Nord : lettre ouverte concernant la précarité des jeunes migrants sans famille et des Roms

Lettre ouverte de Maguy Machut (éducatrice spécialisée, retraitée du Conseil Général du Nord, syndiquée CNT) à Monsieur Jean-René Lecerf (Président du Conseil Départemental du Nord) à propos des jeunes migrants réfugiés dans le parc des Olieux à Lille et des Roms qui vivent depuis près de cinq ans sur un terrain départemental, rue Chateaubriand à Tourcoing.


« Une tête d’enfant du tiers-monde pèse moins lourd qu’un hamburger »
Le Ventre de l’Atlantique – Fatou Diomé

Lettre ouverte à Monsieur Jean-René Lecerf Président du Conseil Départemental du Nord

Monsieur le Président,

J’appelle votre attention sur des sujets sensibles qui, malheureusement, font ou ont fait l’actualité récemment. Il s’agit d’une part, des Mineurs et des « jeunes majeurs » Isolés réfugiés dans le quartier de Moulins-Lille et, d’autre part, sur Tourcoing, des Roms qui vivent depuis près de cinq ans sur un terrain départemental, rue Chateaubriand.
Ces « errants », ces déracinés, se sont organisés de conserve, les uns dans le Parc des Olieux de Lille, les autres sur un terrain abandonné qui servait de décharge sauvage, pour un vivre ensemble respectueux du voisinage. Les uns, jeunes, esseulés, en totale déréliction, fuyant les guerres et la misère, tentent leur « chance » à la recherche d’un avenir. Unis par la détresse, ils improvisent des lits de fortune sous une pergola, sous un arbre, dans un fourré, une table en bois, heureux quand des bénévoles, au sens propre, des justes, les accueillent pour un repas et une nuit. Les autres fuient, en groupe, en famille, l’apartheid et la dureté de leur pays d’origine, leurs conditions de vie sont très difficiles et précaires.
Pour leurs enfants, ils avaient obtenu la scolarisation. Pour abriter leur vie, ils avaient bâti de bric et de broc un village embelli de fleurs artificielles, de miroirs, de guirlandes où ils organisaient des espaces de vie fonctionnels. Ils avaient fait, avec peu, de leur mieux et étaient considérés comme de sympathiques voisins. Une solide solidarité existait entre eux. Les associatifs et la PMI avaient longuement travaillé à leur insertion. Ce refuge, paisible village qui s’endormait et s’éveillait au  rythme de la rumeur de la ville, n’était guère différent de ceux où s’entassaient dans les années d’après-guerre, les privés d’emploi ou trop peu payés pour assurer un loyer, les pères de famille qui se réfugiaient avec femme et enfants dans les bidonvilles qui ont surgi en périphérie de la capitale.

Enfants perdus de Moulins Lille ou familles Roms de Tourcoing, ils sont les boucs émissaires, les parias utiles du système.

Schématiquement, il y a deux façons de considérer la misère de ceux qui subissent l’adversité, dans le Parc des Olieux, à Calais, à Tourcoing ou ailleurs. On peut n’y voir qu’infraction, désordre, insécurité, laideur et saleté et s’empresser de cacher ou d’instrumentaliser les conséquences humaines d’un système économique et politique partout mangeur d’hommes, partout meurtrier. On peut également y voir des semblables, des hommes, des femmes et des enfants, des pères, des mères et des petits, qui tentent désespérément de survivre, et de le faire le plus dignement possible, dans le dénuement, malgré l’indifférence, le mépris et la haine. On peut également en avoir le cœur chaviré, la pensée navrée, on peut y perdre définitivement son estime des « élites », des hommes politiques et des populations repues et égoïstes.

Aujourd’hui, face à l’urgence, quand de jeunes migrants meurent de vouloir franchir des barrières, la France communique sur sa volonté à accueillir sur son sol, après tamisage…, l’afflux migratoire actuel. Vous ne pouvez pas,
Monsieur le Président, ignorer la non-prise en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance, de ces mineurs et jeunes majeurs isolés dont les droits sont déniés par vos services de protection. Proies faciles, vulnérables, isolés, chassés de partout dans notre Département, ces adolescents sont traqués comme du gibier dans les rues de Lille. Nous les connaissons et ceux qui les accompagnent jour après jour, sur leur temps privé, après le travail, la nuit, les décrivent comme des enfants attachants qui vivent dans une angoisse sans fin. Il aura pourtant fallu l’intervention de militants associatifs et d’un passage au tribunal, pour obliger les services départementaux à traiter, a minima, quelques-unes des situations de ces MIE.

Sur Tourcoing, pourquoi accéder à la demande du Maire de Tourcoing et créer les conditions pour chasser les familles Roms sans solution de relogement, à la reprise des cours, avant l’hiver ?

Pour justifier, sur Tourcoing, cette demande d’évacuation du camp de Roms, vous avez invoqué dans la presse, l’indignité de leurs conditions d’hébergement. Ces hommes, femmes, enfants, avaient très peu et par cette évacuation vous et le Maire de Tourcoing ne leur enlevez-vous pas le peu qu’ils avaient ?
Même si leurs conditions matérielles de vie sont mauvaises, leur vie reste digne, ce qui n’est pas le cas de ceux qui portent la responsabilité de la déliquescence sociale, politique et morale de ce monde. On peut avoir l’oreille des médias, circuler dans de grosses berlines, manger le nec plus ultra, vivre et dormir dans un luxe inaccessible à des milliards d’êtres humains et mener, au final, une vie absolument indigne.

Pour certains actes et même pour certains silences, il n’y a pas de pardon.

J’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger
J’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire
J’étais sans gîte et vous ne m’avez pas recueilli
J’étais sans vêtements et vous ne m’avez pas vêtu
J’étais malade et vous ne m’avez pas visité
Donne à qui te demande et ne te détourne pas de qui veut t’emprunter.

Quand cette règle d’or sera appliquée on pourra dire qu’enfin, les hommes politiques redeviennent humains et remettent l’homme au cœur de l’action politique même si cette règle va à l’encontre du courant actuel.

Que le Département donne à ces jeunes mineurs et majeurs d’Olieux et d’ailleurs avant que l’hiver ne leur ôte tout courage et toute force, abri, nourriture.
Que le Département assure véritablement sa mission de protection de l’enfance.
Que le Département intervienne rapidement pour reloger et assister les quelques familles Roms encore présentes sur Tourcoing.

Thierry Kuhn, Président d’Emmaüs, sur les raisons qui le motive à rompre tout dialogue avec le Gouvernement dit, entre autres : Nous n’avons eu de cesse d’alerter et d’interpeller les autorités sur le décalage abyssal entre l’indécence des moyens mis sur la table et ceux qu’appellent la réalité de la situation…. Nous ne voulons pas servir d’alibi à une catastrophe cyniquement organisée.

Monsieur le Président, lorsque j’étais en activité et militante cégétiste et que vous étiez dans l’opposition départementale, je vous ai rencontré à plusieurs reprises afin de défendre la profession des assistants familiaux mais surtout des enfants placés à l’aide sociale et mis en danger par des fonctionnements technocratiques contaminés par l’idéologie anti-pauvres.
Vous appuyiez, alors, franchement, par simple humanisme, notre combat.

Monsieur le Président, vous savez quels sont vos devoirs.

19 octobre 2015
Source : Section Louise Michel du syndicat CNT
des travailleurs territoriaux du Nord (CNT-STT 59)

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